
Fjord
Des avis partagés : certains disent que le film ne vaut pas la peine, d'autres se sont endormis. Une autre amie a beaucoup aimé. J'y vais, prête à être déçue. Je me suis dit « Tant pis, je n'irai pas à un cinéma cher. » J'ai bouffé des tenders de poulet avant, au goût dégueulasse. Je peux dire une chose : je ne me suis pas du tout ennuyée. Pourtant, ce n'est évidemment pas un film d'action et il dure presque deux heures et demie. Mais je connais personnellement des cas d'enfants placés, donc je comprends mieux. Certains pour de bonnes raisons peut-être, d'autres de façon abusive.
Je n'étais pas éblouie par des paysages magnifiques. D'ailleurs, le paysage est un peu terne. Des couleurs simples, froides comme la nuit qui descend dans l'âme de cette famille mixte dont les enfants sont placés dans des familles d'accueil. Si j'étais peintre, j'aurais choisi précisément ce type d'arrière-plan pour mieux mettre en évidence mon sujet principal. Ce que j'aime bien dans les films de Mungiu, c'est que le sujet n'est pas vraiment une personne, mais plutôt une famille et une communauté qui sont au centre de l'action. Un individu n'agit pas indépendamment, mais en connexion avec sa famille et avec la communauté et la société où il vit. Le destin n'est plus implacable comme dans les anciennes tragédies grecques, même si tout individu évolue entre la vie et la mort, et la seule chose qui soit certaine est sa fin : la mort. Par contre, tout ce qui arrive entre ces deux moments, l'entrée dans la vie et la sortie de cette vie, est déterminé par la communauté et la société où l'on vit, et par les actions des personnages principaux par rapport aux normes et règles de leur communauté ou de leur société. Le film précédent de Mungiu, le RMN (IRM), était, comme l'indique son titre, plus ou moins une radiographie d'une communauté, et il traitait également d'un sujet très actuel. Matthias, d'ethnie allemande, originaire de Roumanie, travaille en Allemagne pour mieux gagner sa vie. En apprenant que son fils était malade, il revient en Roumanie. Il se fait traiter de gitan par ses collègues allemands, ce qui montre bien les stéréotypes associés parfois aux Roumains, même lorsqu'ils font partie des minorités ethniques. En même temps, en Roumanie, trois travailleurs sri-lankais sont traités de la même manière, même s'ils sont en situation régulière. La communauté d'origine de Matthias, composée de Hongrois, de Roumains et d'Allemands, décide de ne plus acheter le pain de la boulangerie qui emploie les trois hommes, afin qu'ils soient renvoyés. Les migrants sont perçus comme une menace. Cette communauté mixte, qui existe depuis le XIIIe siècle, lorsque les Saxons sont arrivés en Transylvanie, fonctionne selon des règles façonnées pendant des centaines d'années de cohabitation. Les rapports intracommunautaires sont en général bien définis et un vivre-ensemble s'est développé. Les frontières ethniques s'effacent parfois. Ainsi, Matthias a été marié à une Roumaine et, par la suite, s'est mis en couple avec une Hongroise. Dans d'autres cas, les gens se tolèrent au moins. L'arrivée des travailleurs d'un autre continent menace cet équilibre parfois fragile, construit pendant des centaines d'années, les normes et les règles de fonctionnement de la communauté, ainsi que les croyances qui mêlent religion et superstitions. Mungiu est impartial. Doit-on s'ouvrir face à la migration, intégrer ces nouveaux arrivants, ou, au contraire, préserver les anciennes règles de fonctionnement de la communauté ?
Fjord est toujours une histoire de migration. Cette fois, il s'agit de la migration d'une famille mixte de Roumanie vers la Norvège, pays d'origine de la femme du personnage principal, magistralement joué par Sebastian Stan. Cette famille, qui arrive avec ses cinq enfants désormais scolarisés en Norvège, est une famille très religieuse. Accusée à tort d'avoir infligé des peines corporelles à sa fille, elle voit le film mettre en question la notion de tolérance envers les valeurs d'une autre culture, d'une autre communauté ou d'une autre société. Le problème qui se pose est également lié à la responsabilité. Qui a la responsabilité d'élever les enfants et d'assurer leur bien-être ? Quel rapport entre la famille et la communauté dans ce cas ? Le personnage principal est un ingénieur d'élite et un homme qui parle peu. C'est un homme qui prie beaucoup et demande également à ses enfants d'étudier la Bible et de prier. Il élève également des animaux domestiques et essaie de transformer ses enfants en personnes responsables. Le système semble peu flexible, car, sans preuves véritables de violence domestique, on a retiré le bébé à sa famille alors que sa mère l'allaitait encore. La mère semble quand même un peu trop sereine étant donné les conditions, mais cela est dû peut-être aussi à sa foi. Elle ne doute pas de récupérer ses enfants. Le conflit entre la communauté et la société d'accueil, et les chrétiens, est mis en évidence plusieurs fois. Les valeurs chrétiennes, jadis au cœur des sociétés occidentales, sont maintenant bannies par ces mêmes sociétés. Comment trouver un équilibre ? Comment ne pas vouloir imposer ses valeurs par la force et la coercition, même à ses propres enfants ? Il y en a qui sont compatissants envers cette famille, qui semble être caractérisée surtout par une volonté de faire du bien aux autres et guidée principalement par les principes bibliques. Subit-on un destin infligé, cette fois, par les institutions d'accueil, ou réagit-on ? La famille n'est pas prête à se soumettre aux valeurs et aux lois de la société d'accueil qui contreviennent aux leurs et, pour éviter de perdre la garde des enfants, décide d’enfreindre la loi et s’enfuir en Roumanie. Est-ce que c’est un délit ou est-ce que c’est la société qui la pousse à a faire ce choix ?
On pourrait dire, par exemple, que la relation entre la fille aînée et sa copine norvégienne pourrait être plus problématique, et tant d'autres choses. Rien n'est parfait. Mais le film, tel qu'il est, atteint pleinement son but. À la fin, la famille est devenue plus tolérante et est prête à accepter des concessions par rapport aux désirs de leur fille. En même temps, l'amitié va au-delà des cultures et des simples frontières communautaires.
Tous les films de Mungiu sont inspirés des sujets assez récents et représentent des vraies fresques d’une société fragmentée. La vraie question, dans ces deux derniers films de Mungiu, c'est le rapport à l'autre. Quelle ouverture envers l'autre ? Comment vivre avec des personnes qui ont des valeurs et des croyances différentes des nôtres ? Nos propres valeurs sont remises en cause et notre équilibre fragilisé. Quelle réaction ? L'enjeu, c'est le vivre-ensemble, le partage, la tolérance et la liberté. Finalement, la construction de la tour de Babel s'avère encore une utopie.