Clément

Au début, j’ai trouvé la lecture facile : un journal à la première personne. C’est vraiment un récit d’enfant, le monde vu de façon un peu simpliste, infantile, par un petit garçon. Il ne sait pas encore ce qui est bon et ce qui est mauvais. La famille, première instance de socialisation, est censée lui donner les outils et le savoir qui lui permettront de se débrouiller plus tard dans la vie, et l’accompagner sur son chemin vers l’âge mûr, dans son devenir. Les personnes de confiance, maman et papa, sont les premiers guides de l’enfant, ceux à qui l’on se fie lorsqu’on ne sait pas encore discerner. C’est auprès d’eux qu’on apprend des valeurs, un comportement ; ce sont nos modèles, que l’on imite même de façon inconsciente. Un petit garçon qui vénère son père ne soupçonne pas que les rapports sexuels que celui-ci lui impose dès l’âge de sept ans puissent être une mauvaise chose. Il les subit jusqu’à l’âge de quatorze ans, sans savoir que ses deux frères aînés en sont eux aussi victimes. Toute la perversité du parent agresseur consiste à faire croire à chaque victime qu’elle est la seule, que leur relation est plus spéciale que celle qu’il entretient avec les autres membres de la famille. Et l’enfant est content d’être le préféré, celui qui partage l’intimité de son papa.

Le véritable intérêt du livre réside dans cette question : quelles sont les conséquences de cette relation « spéciale » sur le développement psychique et intellectuel de l’enfant ? Sur ses relations avec les autres ? Il n’arrive pas à construire une relation normale avec les filles. Il en désire plusieurs, sans jamais pouvoir se fixer sur une seule. Il se sent proche de sa collègue Gaëlle, car ils partagent la même histoire d’abus parental.

Puis vient la fin de cette première partie. La vérité éclate au grand jour : André Drelin, le père incestueux, se suicide. Pourtant, sa mort n’apporte pas la libération attendue. Clément reste hanté par le spectre de son père, tout comme ses frères et ses cousins. Il grandit, il a du succès, mais il n’arrive toujours pas à construire une relation stable. Il se met à trop boire, à fumer. Sa mère se remarie comme si de rien n’était.

La deuxième partie, qui quitte le registre du journal, est à mes yeux la plus forte. Elle est consacrée à la quête du personnage principal, à son vécu, à sa rage, à l’impact de l’inceste sur sa vie d’adulte. Il demande des comptes à sa mère : connaissait-elle la vérité ? Pourquoi n’a-t-elle pas réagi ? Pourquoi vénère-t-on toujours la mémoire de cet homme pervers ? Pourquoi l’image de ce père reste-t-elle intacte ? Pourquoi fait-on semblant devant la famille, devant les autres, devant le monde entier, tandis que lui s’écroule sous le poids de ce secret ? La réponse de sa mère ne le satisfait guère. On a l’impression que la bourgeoisie intellectuelle garde bien ses secrets, qu’elle cache la vérité sous le tapis, qu’elle a peur de remettre en question son mode de vie, ses certitudes, ses valeurs. Mieux vaut sauver les apparences que reconnaître, soigner et guérir.

Il fuit : lui-même, sa famille, le spectre de son père, qui est aussi son agresseur. Au Canada, il mène une vie d’excès ; il couche avec des femmes, avec des hommes, car il n’arrive pas à contrôler les pulsions que son père a éveillées en lui à un si jeune âge. Il tente ainsi de se libérer par une consommation sans limites. Puis il rentre, et la vie reprend son cours. D’autres victimes se manifestent parmi les anciens élèves de son père. Il fait face comme il peut. Sa sœur se suicide, au même âge que leur père lorsqu’il a mis fin à ses jours. Bien qu’elle soit la seule de la fratrie à ne pas avoir été abusée par lui, elle a hérité de sa bipolarité. Vient ensuite le tour de son cousin Benjamin, au même âge qu’André : une autre victime, qui n’a pas réussi à faire semblant, à traverser la vie avec ce poids, et qui s’est effondrée sous son fardeau.

Au milieu de ce cortège funèbre, Clément commence enfin à se retrouver, à se définir : il est résilient, de gauche, il rompt avec sa culture bourgeoise, avec ses racines. Il parle enfin, et c’est une révélation : la parole est libératrice. C’est le mouvement MeToo qui lui donne le courage et l’élan nécessaires pour se lancer dans cette histoire, pour écrire, partager, lutter contre cette culture de l’inceste qui touche plusieurs générations : son père avait lui-même été abusé dans son enfance et a reproduit ce comportement à l’âge adulte. Sa mère sort enfin du silence qu’elle s’était imposé ; elle reconnaît ne pas avoir su, ne pas avoir vu. Elle était seulement au courant de l’existence des amants de son mari. André Drelin, professeur de français, homme en apparence ordinaire, méritant, apprécié de ses amis et de son entourage, n’était pas soupçonné.

Mais au-delà des apparences, André Drelin était-il un monstre qui, ne parvenant plus à posséder le corps de son fils aîné, possède celui de sa fiancée pour, à travers elle, le toucher encore ? Marion, touchée par Pierre et souillée par André afin que, par elle, le père incestueux atteigne son fils : il pénètre le vagin pénétré par son fils et, à travers lui, pénètre son fils lui-même. En même temps, André Drelin est un homme tourmenté, qui avait tenté plusieurs fois de mettre fin à ses jours avant d’y parvenir.

Clément finit par renouer avec sa mère et par transformer un événement entièrement négatif, l’inceste, dans une situation qui lui facilite la compréhension de ce que vivent les femmes victimes de violences masculines, et qui le pousse à dénoncer la société patriarcale dans laquelle nous vivons.

C’est un livre dur, qui ne se lit pas d’une traite sans laisser de traces. Mais c’est un livre nécessaire. Il montre de l’intérieur comment l’inceste se tisse dans le silence, comment il se transmet, et combien il est difficile d’en sortir. Le courage de Romain Lemire de prendre la parole et de partager cette expérience fait de lui le bel exemple d’un homme qui ne se laisse pas écraser par le poids de la vie et de son destin, et qui choisit de lutter contre un fléau social. Il nous aide à mieux comprendre la réalité, à libérer la parole et à mettre fin à certaines situations avant qu’elles n’aient un impact négatif et irréversible sur notre société.

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